II


Le trajet était pénible. L’hiver s’était installé depuis un bon mois et le chauffage ne fonctionnait dans aucune des deux voitures. Éléonore ne voulait parler à personne. Elle s’était enfouie dans une série de livres pour éviter les questions incessantes de Ben. Il feuilletait les pages de la Bible sans réellement la lire.


— Depuis quand cette guerre a-t-elle commencée ?


Éléonore leva les yeux au ciel. Ben avait toujours le don de l’exaspérer. Rose, qui conduisait, l’observa dans le rétroviseur. Il avait l’air ailleurs, ce qui arrivait souvent.


— Depuis que Lucifer a donné la pomme à Adam et Ève. Dès lors que les humains ont été de la partie, les Anges s’en sont mêlés.
— Ils se battent depuis toujours.
— On peut dire ça.

Ben feuilleta encore un bon moment le livre et ajouta :


— Il y a beaucoup d’humains comme vous ?


Sous le regard interrogateur de Rose, il se corrigea :


— Je veux dire : qui résistent et se vengent ?
— Quelques-uns. Très peu de personnes savent que des Anges et des Démons se battent sur terre en utilisant les humains. Et même parmi ceux qui sont au courant, très peu sont assez fous pour s’en mêler. Contrairement à nous, lui répondit Rose.


Le groupe de Rose était composé de plusieurs résistants. C’était leur nom, donné par les Anges car ils résistaient contre leur sort, contre la guerre. Rose et ses amis se considéraient plus comme des chasseurs de créatures, comme il en existait depuis des générations. Ils avaient assez de documents à leur disposition pour envisager et accepter l’existence de n’importe quelle créature. Leurs recherches avaient toujours le même schéma. Lorsqu’ils recherchaient un démon -ou qu’ils voulaient juste en traquer un-, ils vérifiaient toutes les informations du continent.
Lorsqu’une activité suspecte les alarmait, ils contactaient leurs informateurs, se rendaient sur place et éliminaient la créature. Le groupe de Rose avait pour seul but la vengeance personnelle. Les résistants chassaient des créatures bien précises. Mick et Éléonore couraient après Peals, le démon de la torture. Alaric était à la recherche d’un groupe de démons féminins qui tuaient les mères et enlevaient leurs enfants. Ben, le dernier arrivé, recherchait quelques indices sur ses parents, après avoir subitement perdu la mémoire.

Rose, elle, s’était damnée pour le reste de sa vie en attaquant les créatures célestes. Non pas en attaquant de simples chérubins, mais bien les fils de Dieu, les Anges. Elle pensait qu’ils lui avaient pris les personnes qu’elle aimait le plus au monde. Elle voulait réduire leur espèce au néant. Et tant pis si elle y passait sa vie. Rose et sa bande d’amis fuyaient toute vie lambda depuis maintenant trois ans. Mick et Rose avaient débuté avant d’être rejoints au fur et à mesure. Jamais leur but n’avait été de créer un groupe de révolte. Tout ce sur quoi leur rencontre alcoolisée avait débouché, était le fait de tuer les responsables de leur malheur, y compris eux même.
Puis, un soir, alors que Mick voulait tuer un disciple de Peals, ils avaient croisé Alaric. Ils n’avaient jamais croisé quelqu’un qui pouvait tuer autant de démons en si peu de temps, et si proprement. Sa chemise blanche à carreaux était immaculée. Ils n’avaient d’ailleurs jamais croisé qui que ce soit qui avait le même but qu’eux. Ni Mick, ni même Rose, ne se doutaient une seule seconde que d’autres personnes pouvaient avoir autant, voire plus, de haine qu’eux. Ils étaient rentrés dans un monde obscur peuplé de colère, de violence, d’armes et de corps couverts de sang et déchiquetés.


Rose changea de sujet. Ben en savait déjà assez comme ça. Si elle ne l’arrêtait pas, il lui aurait posé des questions plus personnelles. Et c’était inenvisageable tout autant pour Rose, que pour Éléonore.


— Tu les as eus où ? se renseigna Rose à Éléonore, au sujet
de ses papiers.
— Ça ne te regarde pas.


Il y avait quatre-vingt-dix-neuf pour cent de chances pour que ça vienne d’Alaric, mais Éléonore était trop fière pour admettre qu’elle avait reçu l’aide de quelqu’un. Quand bien même c’était celle d’Alaric.


— J’ai une piste.


Cette phrase eut l’effet escompté. Rose voulait en savoir plus. Elle tournait en rond sur ses propres affaires. Les Anges qu’elle recherchait se cachaient bien. Elle voulait bouger.
Ben, trop curieux, la harcela en premier de questions.


— Qui ça ? Où ça ? Je pourrais venir ?
— Doucement, l’asticot. Tu ne viendras avec quelqu’un, et avec moi tu as peu de chances, que si Rose le veut bien.
— Pourquoi ça serait à Rose de donner sa permission ? Elle n’est pas ma mère !


La colère que Ben retenait depuis trop longtemps éclata. Rose, qui avait essayé de l’aider, fut soudainement son bouc émissaire.


— Même si je déteste Rose, c’est la plus qualifiée sur les combats et sur cette guerre. Tu n’as pas ton mot à dire.
— Quoi ? Mais vous plaisantez ? Je ne suis plus un enfant !
Je veux en être, que Rose le veuille ou non.


Éléonore ne releva pas la tête de ses papiers et attendit que Rose réponde :


— Qu’est-ce que tu crois ? Que c’est si facile de se battre comme au lycée ? Que tu vas pouvoir te défendre contre des créatures dont tu ne soupçonnes même pas l’existence ? Je sais que tu as étudié pendant des jours à peu près tous les livres d’Alaric, mais ça ne suffit pas. On a dû tous se défendre et toi tu as de la chance qu’on t’aide, car nous on a dû se débrouiller seuls. Si on ne te laisse pas y aller, c’est qu’on tient à ce que tu n’y restes pas.


— Et si j’étais prêt ? lui lança Ben avec un ton de défi.


La jeune femme souffla d’impatience. Décidément, elle ne serait jamais patiente.


— On verra ça en temps et en heure avec les autres membres du groupe.

Elle ajouta à l’adresse d’Éléonore :


— Qu’as-tu sur le feu ?
— Un démon. Techniquement, ce n’est pas de ton ressort, mais tu vas être contente : c’est Peals que j’ai trouvé. Les plans que j’ai montrent des planques de démons sous terre et, après divers calculs et enquêtes que Mick et moi avons menés, je pense qu’il sera dans deux jours à Dallas.
— C’est loin de la nouvelle planque ?
— A une heure de la nouvelle planque.


Après un moment de répit, Ben lâcha :


— C’est qui Peals ?


Éléonore perdit patience presque aussi rapidement que Rose.
Elle se retourna et lui hurla presque à la figure :


— Peals est le Démon de la Torture ! Il a une armée de tortionnaires à lui seul. Ça fait des mois qu’on le recherche avec Mick.


Rose s’adressa plus calmement à lui.

— C’est à Éléonore de décider si elle veut t’emmener avec elle. C’est elle qui a trouvé la piste.
— Dans tous les cas, Rose et Mick voudront venir, donc si tu veux venir, ça va vraiment être compliqué.
— Pourquoi ? demanda avidement le benjamin du groupe.
— Combattre les démons, ce n’est pas comme aller à une partie de pêche, c’est très compliqué. En plus, Peals est redoutable, il est possible qu’on n’arrive pas à le vaincre.
— Mais alors je peux ? Une lueur d’espoir passa dans le regard de Ben.
— Comment vas-tu te défendre ? Rose éteignit cette lueur.
— Comment ça ?
— Et si un démon t’attaque ? demanda à son tour Éléonore.
— Je me battrais et je le tuerais ! affirma Ben, d’un air convaincu.


Éléonore et Rose échangèrent un regard.


— Les démons et les Anges se dissimulent sous une apparence humaine, tu te souviens de ça, Ben ? questionna Éléonore.
— Oui bien sûr que…

Rose le coupa :


— Tu t’imagines tuer un humain, sans scrupules ? Dans ses yeux, tu verras l’âme humaine du corps hurler à l’agonie…


Ben pâlit et Éléonore, qui se doutait de la suite, bondit et lui mit un sac en plastique sous le nez. Pendant que Rose ouvrait la fenêtre à manivelle, Ben vomissait tout ce qu’il pouvait.


— Tu pensais quoi ? Nous ne sommes pas dépourvus de sentiments, nous restons humains, confessa Éléonore.


La fin du trajet se termina dans un silence total.
Ben, malade, dut rester la tête à la fenêtre. Les deux jeunes femmes ne reparlèrent pas de la mission devant Ben, par crainte de créer un nouveau conflit. Rose avait tellement espéré que leur nouveau camp ne soit pas une des maisons d’Éléonore qu’elle fut dépitée lorsqu’elle se gara devant un manoir victorien.

— La dernière fois que je suis venue, je devais avoir une dizaine d’années et ma mère avait déjà foutu le camp, signala Éléonore.


L’état de la maison était aussi encourageant que la motivation de Ben. L’herbe était haute d’au moins un mètre et on n’y distinguait plus l’allée en gravillon. Les volets tombaient en lambeaux et certains carreaux des fenêtres étaient brisés. Le crépi de la maison s’effondrait à certains endroits et les mauvaises herbes avaient déjà envahi tout le côté gauche du manoir. La maison reflétait les années qui s’étaient écoulées depuis la dernière visite d’Éléonore.


— Je crois que des jeunes sont venus vandaliser la maison il y a quelques années, expliqua Éléonore sans réellement s’adresser à quelqu’un de précis.


Après avoir pénétré dans la maison, tous se rendirent compte qu’il y avait bien eu effraction. Presque tous les meubles étaient retournés, déchirés ou brûlés. Une épaisse couche de poussière recouvrait ce champ de bataille. Des toiles d’araignées pendaient entre les meubles, à chaque coin de murs. Cette maison était dans un tel état que Rose fut ravie de ne pas vivre  encore une fois- dans un luxe exacerbant.


— On va avoir du boulot ! annonça joyeusement Alaric.
— Au moins, on ne se fera pas remarquer, enchaîna Mick.
— J’aime ta maison, Éléonore, la nargua Rose, à laquelle Éléonore répondit par un sourire méprisant.


Éléonore ayant une sainte horreur de faire le ménage, elle fût désignée pour installer « les bagages » et s’occuper de la cuisine. Mick et Ben avaient pour tâche de nettoyer le plus de pièces qu’ils le pouvaient. Quant à Alaric et Rose, leur devoir consistait à sécuriser la maison avec tous les moyens qu’ils connaissaient. Rose se chargeait de tracer à l’encre invisible des symboles sur les fenêtres et les murs, évitant à n’importe quels Anges ou Démons de les localiser et de pénétrer dans le camp. Alaric, lui, plaçait du sel à chaque ouverture, entre chaque pièce et sur les rebords de fenêtres. Ajouté à cela, chacun des résistants portait deux armes sur lui. Tous, sauf Ben.


Lorsque le soleil commença à se coucher, l’heure de l’entraînement de Ben arriva. Rose, qui pensait qu’après leur altercation Ben ne voudrait pas en entendre parler, fut étonnée lorsqu’elle le découvrit sur le seuil de la cuisine.


— Je veux tout savoir. Je ne veux pas mourir et je veux éviter de faire du mal à qui que ce soit ! débita Ben, avec une telle rapidité que Rose eut du mal à discerner les mots.


Elle abandonna sa lecture de cartes dans la cuisine et passa devant lui. Alors qu’il devait s’attendre à descendre au sous-sol, elle ouvrit la porte d’entrée et sortit devant la maison. La jeune femme se plaça en plein milieu du jardin, la moitié du corps cachée par les hautes herbes. Ben se plaça face à elle sans montrer la moindre surprise. Il n’était même plus surpris par Rose. En levant les yeux au-dessus des épaules du jeune, elle vit ses compères les observer de la fenêtre de la cuisine, curieux. Le jardin n’était pas sécurisé, n’importe qui pouvait les surprendre, humains ou non.


— Tu vas avoir peur la première fois que tu vas affronter une créature. Même les autres fois.
— Pourquoi ?


Ben ne laissa pas le temps de finir Rose, trop impatient de comprendre.


— Tu ne te souviens pas de ce qui s’est passé la nuit où ta famille a disparu. La seule chose dont tu te souviennes est d’avoir vu un démon. Enfin, c’est ce que tu crois avoir vu. D’où le fait que tu ne saches pas à quoi t’attendre. Tu dois être prêt pour toute attaque.


Rose sortit très rapidement la première arme qui était dans son imperméable. Sous le soleil couchant, elle éblouit Ben intensément. C’était un poignard plus grand que la moyenne. Il faisait une trentaine de centimètres et était argenté. Le poignard brillait tellement que Ben pouvait voir son reflet sur la surface. Son manche était en cuir argenté également, si bien qu’on pouvait à peine l’identifier dans cette lumière.
Rose le plaça à la hauteur de leurs poitrines et lui confia :


— J’espère très sincèrement que tu n’auras jamais à te servir de cette arme-là. Comme tu le sais, c’est la seule arme qui est capable d’anéantir un Ange. Il y en a très peu au monde et j’en ai deux en ma possession. Ce qui veut dire qu’en aucun cas, on ne doit en perdre un.


Ben déglutit et acquiesça.


— C’est un poignard, ce qui veut dire que tu dois savoir le manipuler comme si c’était un poignard quelconque. En plus de ça, il est extrêmement léger et très facile à manier.
— Comment on tue un Ange ? chuchota Ben, effrayé qu’on l’entende.


Rose sourit et rangea l’arme dans son imperméable.

— On lui plante dans le cœur.


Ben prit une couleur pâle puis devint rouge. Il chuchota encore une fois :


— Pourquoi il n’y a que toi qui t’en sert ?
— Parce que je suis la seule qui soit irrécupérable.


Sans ajouter quoi que ce soit, Rose sortit un poignard de sa botte en cuir. Il était petit avec un manche noir.


— Celui-ci est un poignard à Démons. On en a un chacun car c’est l’arme la plus facile à utiliser en cas d’attaque rapprochée avec un Démon. C’est un poignard qu’on laisse mijoter six jours dans du sel et de l’eau bénite. Lorsque tu l’utiliseras, tu peux lui planter n’importe où. Bien sûr le cœur est le meilleur endroit. Ce poignard ne le tuera pas mais il sera très faible pendant environ trente secondes, ce qui te permettra de l’achever -elle rectifia en voyant le visage de Ben- ou si tu préfères t’enfuir.


Elle rangea le second poignard et décrocha un pistolet de sa ceinture.


— Comme tu as pu le remarquer, les pistolets sont nos armes préférées, enfin surtout celle de Mick et à Alaric. Chaque pistolet a une fonction bien particulière, avec ses propres balles également. Chaque revolver a sa créature à tuer. Celui que j’ai est un pistolet lambda que les humains utilisent. Il blessera ton adversaire, ce qui permet une diversion.

Lorsqu’elle eut rangé le revolver dans sa ceinture, elle remarqua que Ben regardait par-dessus son épaule, les sourcils froncés.


— Il y a quelque chose ?


Il ne répondit pas.


— Ben ?


Rose se retourna rapidement et distingua les feuilles des arbres qui bougeaient. Ça ne pouvait qu’être le vent.
Elle se retourna vers lui et lui dit :


— Si tu commences à devenir parano dès que des feuilles bougent, on ne va pas pouvoir t’emmener bien loin.


Il détacha son regard et lui sourit timidement.
Son regard était vitreux et fatigué. Il avait les cheveux en bataille et des cernes sous les yeux. Il était celui du groupe qui était dans le plus mauvais état. Tous les autres étaient habitués depuis bien longtemps à ce mode de vie. Changer tous les trois jours de planques, des repas composés pour la plupart du temps de pain rassis et d’eau, très peu dormir et se battre la moitié du temps. Ben devait avoir été habitué à être bien au chaud dans son lit tous les soirs, à avoir des grasses matinées à volonté, trois repas minimums par jour. Maintenant il n’avait rien de tout ça. Il dormait mal, jamais au même endroit plus de trois jours, les repas étaient très minces et ses nouveaux « amis » parlaient de créatures, de guerres, de meurtres et de disparitions.


— Il va falloir que tu t’y fasses, lui dit Rose durement.
— Je sais.


Elle lui laissa trente secondes et elle reprit :


— Tu sais te battre ?
— Bien sûr que oui ! répondit-il avec un air hautain.


En guise de réponse, Rose l’attaqua de plein fouet. Elle lui servit un coup poing dans les côtes puis sous le menton. Ben chancela et riposta. Il fonça sur elle et attrapa ses jambes. Rosa tomba dans les herbes hautes en se cognant la tête sur le sol sec. Le jeune homme se mit sur elle pour l’asséner de coups. Il s’en suivit un duel à mains nues où Rose avait largement le dessus. Chacun, aussi bien le jeune homme que Rose, frappait son adversaire. Ben était bon et il semblait qu’il avait bien appris des semaines d’entraînement que Rose lui avait prodigué avec acharnement.
Lorsque, après s’être traînés par terre, battus comme si leur vie en dépendait, Rose avait fini par mettre à terre le jeune Ben, un pied sous la gorge.


— Rose est la meilleure en combat Ben ! Tu ne peux pas la battre ! hurlait Mick depuis l’entrée.


Adossé à la porte, Mick avait regardé la scène avidement. Rose relâcha sa prise et tendit la main à Ben.


— Tu te défends plutôt bien. À croire que tu m’écoutais lorsque je t’entraînais.


Ils rentrèrent côte à côte jusqu’à la maison. Le soleil était maintenant presque couché et au loin dans les arbres les feuilles se remirent à bouger. Il n’y avait pas une brise d’air ce soir-là. Rose ne savait pas qu’un regard bienveillant les avait observés.

La suite arrive bientôt…

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